Dans la plupart des cours, l’explication tient en une phrase : Ida correspond au parasympathique, Pingala au sympathique, et la respiration alternée « rééquilibre » les deux. C’est net, c’est mémorisable, et cela ne figure dans aucun texte indien.
L’équivalence a été construite à une époque précise, dans une langue précise, pour un public précis. Elle n’est pas absurde comme métaphore, mais elle est devenue une traduction, ce qu’elle n’a jamais été. Résultat : on croit expliquer un vocabulaire ancien alors qu’on répète une lecture vieille d’un siècle.
Ce qui suit reprend les trois noms dans leurs sources, sans les défendre ni les disqualifier. Ce que les textes disent, ce que la pratique moderne a ajouté, et à quel moment exact le glissement s’est produit.
Ce que l’article établit, point par point
- Nadi signifie canal ou conduit ; le mot a un sens hydraulique avant tout sens anatomique.
- Le nombre de nadis varie fortement selon les textes, de cent un à plusieurs centaines de milliers.
- Ida et Pingala sont associés à la lune et au soleil, à la gauche et à la droite, au frais et au chaud.
- Sushumna est le canal central, décrit le long de l’axe du corps.
- L’assimilation au système nerveux date de la littérature en langue anglaise du début du XXe siècle.
- Le cycle nasal est un fait physiologique documenté ; il ne valide aucune correspondance.
Le mot nadi et sa famille de sens
Le terme sanskrit nadi désigne un conduit, un tube, un cours d’eau. Il appartient à la même famille que les mots qui décrivent l’écoulement et la rivière, et cette origine hydraulique éclaire tout le reste : ce qui circule dans un nadi est pensé sur le modèle de l’eau dans un canal, pas sur celui d’un influx dans un nerf.
Le mot est employé dans plusieurs registres selon les époques. Dans certains textes médicaux, il désigne des vaisseaux du corps physique. Dans les textes de yoga, il désigne des trajets où circule le prana, le souffle vital, sans qu’il soit toujours possible de trancher entre description anatomique et description fonctionnelle.
Cette ambiguïté n’est pas un défaut à corriger : elle est constitutive. Les auteurs anciens n’avaient pas notre partage entre anatomie et symbolique, et vouloir les ranger d’un côté ou de l’autre revient à leur poser une question qu’ils ne se posaient pas.
Ce que recouvrent les noms Ida Pingala Sushumna
Trois noms se détachent d’une liste beaucoup plus longue, et ils forment un ensemble cohérent : deux latéraux et un central. Leur description varie dans le détail selon les sources, mais la structure d’ensemble est stable.
Ida est décrit à gauche, associé à la lune, au frais, au repos, au principe féminin selon les correspondances traditionnelles. Pingala est décrit à droite, associé au soleil, à la chaleur, à l’activité. Le nom même de Pingala évoque une teinte fauve ou rougeoyante, ce qui va dans le même sens.
Sushumna est le troisième, central, et il occupe une place à part : les deux autres l’encadrent, s’enroulent parfois autour de lui selon les textes, et le but des pratiques décrites est en général de faire circuler le souffle dans ce canal central plutôt que dans les latéraux.
Une remarque de méthode : ces attributions ne sont pas toujours identiques d’un texte à l’autre, et certaines sources inversent des correspondances. Il n’existe pas de version canonique unique, ce qui est en soi une information sur la nature de ce vocabulaire. La même prudence vaut pour la liste des sept centres principaux, dont le nombre et l’ordre varient également selon les traditions.
Les sources : Upanishads, tantras, textes de hatha yoga
Les mentions les plus anciennes de canaux dans le corps apparaissent dans les Upanishads, où l’on trouve déjà l’idée d’un réseau de conduits partant du cœur, dont l’un mène vers le sommet de la tête. Le vocabulaire y est cosmologique autant que corporel.
Le système structuré à trois canaux principaux se développe plus tard, dans les milieux tantriques puis dans les textes de hatha yoga composés entre le XIe et le XVIIe siècle. Ce sont ces textes qui décrivent les pratiques de souffle destinées à agir sur les nadis, et qui associent explicitement le canal central à l’éveil de l’énergie décrite comme lovée à la base.
Trois choses ressortent de cette chronologie. Le système n’est pas primitif : il est le résultat d’une élaboration longue. Il n’est pas homogène : les textes se contredisent sur des points importants. Et il est indissociable des pratiques auxquelles il sert de carte, ce qui explique qu’il soit descriptif dans une source et prescriptif dans une autre.
Le chiffre soixante-douze mille, et ce qu’il signifie
Le nombre de soixante-douze mille nadis circule partout, souvent présenté comme un fait anatomique établi par les anciens. Sa provenance est plus intéressante que son exactitude supposée.
On trouve ce chiffre dans un texte upanishadique ancien, repris ensuite par plusieurs traités de yoga. Mais d’autres sources donnent des nombres différents : cent un canaux dans certaines Upanishads, plusieurs centaines de milliers dans des traités tardifs, quatorze canaux principaux dans d’autres.
Cette variation indique un usage qui n’est pas celui du dénombrement. Dans la littérature indienne, les grands nombres ronds fonctionnent souvent comme des marqueurs d’immensité, au même titre que « mille et une nuits ». Prendre soixante-douze mille pour un relevé revient à prendre au pied de la lettre une figure de style.
La conséquence pratique est simple : quand quelqu’un affirme que le corps compte exactement soixante-douze mille canaux et que la science ne les a pas encore trouvés, il commet deux erreurs à la fois, sur le chiffre et sur ce qu’il désigne.
Ida et Pingala : lune et soleil, gauche et droite
La paire lune-soleil est la clé de lecture de tout le système, et elle est cohérente avec l’ensemble des correspondances indiennes : le frais et le chaud, le nocturne et le diurne, le repos et l’action, le retrait et l’expansion.
Dans les textes, cette polarité sert à décrire des états plutôt que des organes. Un souffle qui circule majoritairement à droite correspond à une période d’activité, d’appétit, de mouvement vers l’extérieur ; à gauche, à une période de repos et de repli. Les traités qui s’intéressent au souffle en tirent des recommandations pratiques : quel moment pour quelle activité, quelle narine pour quel type d’exercice.
Le mot important est « majoritairement ». Le système ne décrit pas deux interrupteurs mais une dominance qui se déplace, ce qui a son importance pour la suite. Les pratiques de souffle alterné en découlent directement, et nous en avons détaillé la mécanique dans notre article sur la respiration dans la pratique du kundalini yoga.
Reste un point de vocabulaire à ne pas confondre : le nom d’un canal n’est pas le nom d’une narine. L’association des deux est une couche interprétative supplémentaire, présente dans certains textes mais absente d’autres.
Sushumna : le canal central et la question de la merudanda

Sushumna est décrit le long de l’axe du corps, depuis la base jusqu’au sommet de la tête. Les textes le situent en relation avec la merudanda, terme qui désigne l’axe vertébral et renvoie au mont Meru, l’axe du monde dans la cosmologie indienne.
C’est ce rapprochement qui a nourri l’identification moderne avec la moelle épinière. La correspondance est séduisante et elle a une part de vraisemblance topographique. Elle bute cependant sur un détail : les textes décrivent des canaux à l’intérieur de Sushumna, de plus en plus subtils, ce qui n’a pas d’équivalent anatomique et signale qu’on est dans un autre registre de description.
Le rôle attribué à ce canal est central au sens fort. Tant que le souffle circule dans les latéraux, l’expérience reste ordinaire ; c’est son entrée dans Sushumna qui est décrite comme le seuil des états recherchés. La quasi-totalité des techniques exposées dans les traités de hatha yoga a cet objectif, et le lien avec l’énergie décrite comme lovée à la base du tronc est traité à part dans notre article sur l’éveil de la conscience selon le kundalini yoga.
D’où vient l’assimilation au système nerveux
La superposition entre les nadis et le système nerveux, et entre les centres et les plexus nerveux, apparaît dans la littérature en langue anglaise du tournant du XXe siècle. Le contexte compte : il s’agissait de présenter des textes indiens à un public occidental formé à l’anatomie, dans une période où l’on cherchait des équivalences entre savoirs.
Les auteurs qui ont établi ces rapprochements étaient souvent plus prudents que leurs lecteurs. Plusieurs signalaient explicitement que la correspondance était un outil de présentation, non une identité, et qu’un centre décrit dans un texte tantrique n’était pas un plexus. Ces réserves ont disparu au fil des reprises, et il ne reste aujourd’hui que l’équivalence, énoncée comme un fait.
Le mouvement s’est amplifié dans la seconde moitié du siècle, avec la diffusion mondiale du yoga postural et le besoin d’un discours acceptable pour un public sceptique. Traduire un vocabulaire ancien en termes physiologiques rendait la pratique présentable ; le prix payé a été la disparition du texte au profit de sa paraphrase.
Il faut être clair sur le statut de cette critique. Elle ne dit pas que la pratique est sans intérêt, ni que les sensations décrites sont imaginaires. Elle dit qu’une correspondance construite il y a un siècle est présentée comme un contenu ancien, et que cette confusion appauvrit les deux côtés.
Le cycle nasal : un fait physiologique, une lecture abusive

L’argument le plus fréquemment avancé pour valider Ida et Pingala est le suivant : la respiration alterne effectivement d’une narine à l’autre au cours de la journée, donc le système ancien décrivait un phénomène réel.
Le phénomène existe, et il est documenté dans la littérature médicale depuis la fin du XIXe siècle. Il tient à une congestion alternée des muqueuses nasales, sous contrôle nerveux, qui rend une narine plus perméable que l’autre pendant un temps, avant que la situation ne s’inverse. Sa durée est très variable d’une personne à l’autre, de moins d’une heure à plusieurs heures, et il n’est pas régulier ni présent chez tout le monde.
Ce que ce constat établit est limité mais réel : les observateurs anciens ont remarqué un phénomène corporel que personne d’autre n’avait consigné. C’est une observation fine, et elle mérite d’être saluée comme telle.
Ce qu’il n’établit pas : que les canaux décrits existent, qu’ils correspondent à des structures nerveuses, ou que respirer par une narine choisie produise les effets annoncés. Constater un fait n’est pas valider le système d’explication construit autour. La distinction paraît sévère ; elle est exactement celle qu’on appliquerait à n’importe quelle autre tradition.
Ce que la pratique moderne a ajouté au vocabulaire
Quatre ajouts se sont installés au point de passer pour des éléments d’origine, et il vaut la peine de les identifier.
- Les couleurs fixes. L’attribution systématique d’une couleur à chaque centre s’est stabilisée au XXe siècle ; les textes anciens décrivent d’autres associations, souvent différentes.
- Le blocage à corriger. L’idée qu’un canal serait « bloqué » et qu’il faudrait le « débloquer » relève d’un vocabulaire de plomberie récent, absent des sources.
- L’équivalence hormonale. L’association des centres à des glandes endocrines est une couche encore plus tardive, greffée sur la couche nerveuse.
- La mesure. Les appareils censés évaluer l’état d’un canal ne mesurent rien de ce que les textes décrivent, et ne relèvent d’aucune méthode reconnue.
Aucun de ces ajouts n’est illégitime en tant qu’élaboration contemporaine. Le problème est leur présentation comme héritage, qui interdit d’en discuter : on ne débat pas d’une tradition millénaire, on débat volontiers d’une proposition faite au siècle dernier. L’écart entre les sources anciennes et le discours actuel est du même ordre sur la plupart des notions voisines.
Employer ces mots sans se tromper de registre
Il existe une façon honnête d’utiliser ce vocabulaire, et elle tient en une règle : nommer le registre dans lequel on parle. Dire « dans les textes de hatha yoga, on décrit trois canaux principaux » est exact. Dire « votre Ida est bloqué » ne l’est pas, et engage bien au-delà de ce que quiconque peut savoir.
Cette règle a une conséquence directe pour qui pratique. Les exercices de souffle produisent des effets réels et immédiats sur le rythme respiratoire et sur l’état d’attention ; ces effets se décrivent très bien sans invoquer de canal. Le vocabulaire ancien apporte une carte, une histoire et une cohérence symbolique, ce qui est déjà considérable.
Deux réserves de sécurité, enfin, parce que ce vocabulaire accompagne souvent des pratiques intensives. Les exercices de souffle avec rétention prolongée, les pratiques longues destinées à provoquer une montée d’énergie et les stages en immersion ne s’improvisent pas seul à partir d’un livre : ils demandent un enseignant présent et une progression lente.
Et certaines expériences relèvent d’un avis médical, pas d’une interprétation énergétique. Sensations de décharge le long de la colonne, agitation persistante, insomnie qui s’installe après un stage, épisodes de confusion, d’angoisse intense ou de perte de repères : ce sont des motifs de consultation, chez un médecin ou un psychiatre selon le cas. Un enseignant sérieux oriente vers un professionnel de santé au lieu de proposer une séance de plus, comme nous le rappelions déjà à propos de l’équilibrage des centres.
Questions fréquentes
Les nadis existent-ils physiquement ?
Aucune structure anatomique ne leur correspond, et les textes eux-mêmes ne décrivent pas des organes au sens où nous l’entendons. Ce sont des trajets pensés dans un modèle du corps qui n’est pas le modèle anatomique moderne. Cela ne les rend pas inutiles comme carte de pratique, mais leur statut doit être dit.
La respiration alternée agit-elle vraiment sur ces canaux ?
Elle agit de façon observable sur le rythme respiratoire et sur l’attention, comme tout exercice de souffle lent et compté. Attribuer cet effet à la circulation dans un canal est une interprétation, pas une mesure. La pratique conserve son intérêt sans cette explication.
Pourquoi les textes se contredisent-ils autant ?
Parce qu’ils ont été composés à des siècles d’écart, dans des lignées différentes, avec des objectifs différents. Un traité destiné à un ascète et un manuel de pratique destiné à un maître de maison ne décrivent pas le même parcours. La contradiction est la trace d’une histoire, pas d’une erreur de transmission.
Faut-il connaître ce vocabulaire pour pratiquer ?
Non. Les exercices se transmettent très bien avec un vocabulaire descriptif : durée, rythme, narine, posture, sensation. Le vocabulaire sanskrit apporte une profondeur historique à qui s’y intéresse, et devient un obstacle quand il remplace la description précise du geste.
Que répondre à quelqu’un qui affirme que la science le confirmera un jour ?
Que la question n’est pas là. Un système symbolique cohérent, transmis depuis des siècles, n’a pas besoin d’une validation de laboratoire pour avoir de la valeur ; il en perd, en revanche, à être présenté comme une anatomie en attente de découverte. Les deux registres se portent mieux séparés.
Gardez les trois noms, gardez la carte, et gardez la date : ce que vous entendez sur les nerfs et les plexus a un siècle, pas trois mille ans. Cette précision ne retire rien à la pratique, elle rend simplement possible de dire d’où viennent les mots que l’on emploie.